DEHORS, BLANCHE NEIGE!

Belle affaire que celle de Blanche Neige et les sept nains!
Si nos ancêtres l’avaient laissée à sa place, la Blanche Neige, on ne serait pas obligé de se cacher maintenant…
Et ça leur avait donné quoi, ce sauvetage? Des tonnes de lessive, du ménage sans compter, plus une minute de repos à la maison, des oreilles brûlées par les lamentations de cette chipie pour laquelle rien n’était assez bien. Vous pensez que Blanche Neige était une perle souriante? Une mégère plutôt!
La virginale enfant rendait fous ces nobles travailleurs de la pierre et ne leur accordait ses faveurs qu’après des crises de jalousie et des récriminations sans fin sur leurs performances individuelles. Il n’y a que Simplet qui trouvait grâce à ses yeux, sans doute parce qu’après quelques coups de barre à mine, il s’endormait sur son travail.

Ce fut une délivrance quand le prince charmant est passé pour l’amener dans son château mais il était trop tard : le monde connaissait notre existence.

Depuis, on se terre au fond des bois. On vit près des grandes falaises et on travaille le soir et la nuit. On taille et on sculpte et certaines des plus belles sculptures des grandes cathédrales sont de notre crû. Vous pensez bien que pas un de ces petits maîtres arrivant le matin au chantier et trouvant une nouvelle figure sur son bloc n’allait  se précipiter pour dire qu’elle n’était pas de lui.
Regardez seulement Adam et Eve, à Colmar, dans le cadre de la porte de l’église : un de mes grand-père leur a donné forme pendant que l’artiste officiel était à séduire une soubrette de l’auberge voisine!

Mais la nouvelle génération, ma génération, commence à ruer dans les brancards. Elle veut sortir de l’ombre et, dans nos réunions hebdomadaires, les affrontements sont courants entre les « vieux » et les « jeunes », les anciens et les modernes.
Il nous faut de l’air et de nouveaux défis.
Surtout que pour la majorité des humains, la taille et les œuvres de pierre se limitent maintenant à couler du ciment dans un moule pour créer des horreurs monumentales.
Tout le génie de leurs parents semble avoir disparu avec l’arrivée du concassé de masse.

C’est pour cela que Markus et moi, on venait tout juste d’échapper aux crocs de ce petit chien blanc. En plein jour!
Un pari stupide…
On s’est laissé embrigadé dans le groupe politique progressiste des nains carriers. Avec un slogan comme « Dehors, Blanche Neige! », comment pouvait-on résister à l’appel de la lutte de classe et l’espoir d’une libération pour notre espèce. Nous avons commencé par des actions subversives comme le sabotage des prises d’escalade (deux ou trois coups de marteaux bien placés et le premier de cordée prend une chute mémorable) ou bien la création ex nihilo de prises, geste visant à fomenter des troubles chez les grimpeurs et faire interdire les falaises. Nous avons aussi coupé les chaînes d’entraînement des bennes de camions de ciment ce qui cause pas mal de dégâts lorsque tout se solidifie.
Bref, nous n’étions que des nanoterroristes jusqu’à ce qu’un de nos amis nous apporte une incroyable nouvelle.

Une statue avait été érigée par les humains et trônait désormais dans une alcôve au sommet de la carrière la plus fameuse du pays des nains.

Stupeur et stupéfaction dans l’assemblée hebdomadaire : tous les anciens prirent une lampée de bière et avalèrent un strudel pour gagner du temps.
Les humains se remettraient donc à la sculpture!
Il y aurait encore un avenir pour les nains?
« Non, non, fausse rumeur… »
« Restons à notre place! »
« Démagogues! »
« Vieux croûtons! »
« Jeunes insolents! »

Je me suis levé et j’ai frappé la table de mon marteau.
-« Nous allons en avoir le cœur net… moi et Markus, on va se rendre à la carrière et, si la sculpture existe, on prendra une photo comme preuve qu’il existe un avenir pour la jeunesse. Si c’est une fable, nous rentrerons tous dans le rang pour les 500 ans à venir. »

Markus est le meilleur photographe de la communauté et je sais que je peux compter sur lui. Il ne m’a jamais fait faux-bond durant notre action révolutionnaire.
Nous avons fait nos sacs : corde, marteaux, pitons, rechange puis sommes partis pour une équipée d’environ quatre jours.
Quittant la Grotte de Nains, notre demeure ancestrale, très tôt le lendemain matin, nous avons voyagé à travers champs, loin des habitations. Nous avons pris grand soin de traverser les chemins passants par les conduites d’eau – les autoroutes du peuple des nains – et suivions le sentier traditionnel qui va de carrière en carrière.

C’est au Bergholtz que l’incident se produisit : malgré le crachin qui tombait, il y avait trois huluberlus qui s’escrimaient sur la paroi. On a vu le petit chien qu’à la dernière minute et seuls les bons réflexes de Markus qui a ramassé un bâton et l’a lancé au loin, détournant ainsi son attention, nous ont évité d’être découverts.

On a pris la poudre d’escampette et c’est en courant que nous sommes arrivés à la falaise de Gueberschwihr.  Sous l’orage en plus, ce qui nous a forcé à y trouver refuge pour la nuit. Il y a encore une famille de nain qui demeure sous cette falaise mais les temps sont durs : trop de circulation et pas assez de travail. Si seulement les humains s’étaient réellement décidés à recommencer à sculpter!
Nous avons discutés avec eux jusqu’à tard dans la nuit, dégustant des tartes flambées et du fromage de chèvre.

Départ tôt le lendemain et marche rapide mais précautionneuse à travers la plaine alsacienne et sa multitude de petits villages cossus. Les champs encore bruns et les arbres en fleur rendaient la marche plaisante : s’il n’y avait eu la pluie constante qui traversait nos culottes de cuir, c’aurait été le paradis. Une fois seulement, durant cette deuxième journée, avons-nous eu un problème: une attaque de faucon. Ces oiseaux ne respectent plus rien et on en vient à comprendre certains des nôtres qui, comme notre ami Omom, leur lancent des pierres.
L’étape fut longue et c’est tard le soir que l’ont a rejoint le rocher du Kobus et l’abri sous roche qui allait nous servir de gîte pour la nuit. Nous étions, Markus et moi, rempli d’un mélange d’appréhension et d’exaltation : demain, le sort du peuple des nains allait se jouer.
On se prit à glisser dans la taverne en contrebas pour y subtiliser un petit tonneau de bière du pays! Et du pain et un morceau de pâté.

Le lendemain matin, aux aurores, nous avons marché les derniers mètres nous séparant de la grande carrière qui avait fourni la pierre de taille de la cathédrale. Malgré une pluie fine, au beau milieu de la face, on pouvait facilement apercevoir le dessus de ce qui semblait être un buste. Nous devions nous en assurer…

Je sortis l’équipement : quelques pitons, une corde, de la cordelette, un marteau. La carrière est fréquentée par les grimpeurs et il y a des tiges en place : rien de plus facile que de zigzaguer d’une faiblesse du rocher à une autre en pitonnant ou en se servant des tiges.  Pas d’exploits sportifs : de l’utilitaire comme au travail. On pitonne et on tire, on pitonne et on tire et on arrive finalement en haut de quelque chose.
En cinq minutes, je pris pied sur la terrasse et je fis monter Markus. Il ramenait tous les pitons car une cheminée nous permettait de sortir facilement par le sommet. Il se hissa précautionneusement car il portait au cou l’appareil photo.

Le plus dur était fait…
On s’est retourné d’un coup pour contempler :
Un buste vert en résine de synthèse coulé dans un quelconque mortier pour éviter qu’il ne s’envole!
Un monsieur vert nous souriait vaguement. Comme s’il nous accueillait chez lui.
ARMAND BAUDRY
C’était gravé au bas du buste.
Un nom. Pas de date. Pas de notice.
Que penser de tout cela?
Que dire à nos amis, là-bas, chez nous?

Je roulai la corde et dis à Markus :
-« Ta pellicule, c’est du noir et blanc? »
-« Bien entendu! Il n’y a que le noir et blanc pour rendre l’âme d’un portrait. »
-« Tu me prends en photo avec le buste? Mon meilleur profil, s’il te plait! »

Je pris la pose, la corde sous le bras.
CLICK! CLICK! CLICK!

Une automobile arrivait au stationnement. Encore de ces grimpeurs un peu maniaques qui ne peuvent attendre le beau temps.
Vite, sortie côté ciel!

Un peu plus tard, assis sur le talus avec une vue qui plongeait vers la plaine, Markus se tourna vers moi.
-« Et maintenant, qu’est-ce qu’on va leur dire?  C’est de la résine, ce buste… »

-« Markus… nous sommes des révolutionnaires et nous devons penser autrement. On ne sait pas qui est ce Baudry, ni pourquoi il y a un buste en plein milieu d’une carrière, à vingt mètres du sol. Nous avons des photos qui prouvent que la statue existe mais rien ne dit qu’elle est en résine, matériel pour le moins ignoble. Elle pourrait être en beau grès rose!
Disons simplement que ce Baudry est un sculpteur célèbre qui vient d’arriver dans la région. Qu’il va pratiquer son art dans toutes les carrières d’Alsace et que bientôt on verra ses œuvres partout, que sa réputation dépassera les confins de nos terres. Qu’il relèvera même les ruines!
Tout le monde nous suivra et, par le temps que notre pieux mensonge soit mis à nu, nous aurons bien d’autres problèmes sur le dos et nous serons à la tête du conseil des nains carriers. Nous pourrons manipuler l’opinion! »

Markus hocha la tête.

-« Au pire, Markus, si on se fait prendre, on choisit l’exil et on se réfugie chez un de mes cousins qui a été vivre dans une grotte au sud, sous la falaise de Claret. De la chaleur et du soleil à l’année, des vignes à perte de vue et plein de divertissements. Tu vois, on devient chefs ou on devient rentiers… »

On reprit le chemin de la Grotte des Nains dès le lendemain. Notre décision était prise et nous avions maintenant une vocation: de nanoterroristes nous devenions nanopoliticiens. Nous marchions le cœur léger car nous allions libérer notre peuple d’une tyrannie ancestrale et rétablir la fierté d’appartenir au clan de la Grotte des Nains!

 Au développement des photos, j’aurais pu jurer que le buste avait un large sourire. Beaucoup plus que là-haut, sur la terrasse du Kronthal.

Ainsi débuta, pour le peuple des nains, ce qui fut appelé, beaucoup plus tard, « l’Affaire Baudry ». Ce fut une affaire de taille…

Jean-Pierre Banville


 


jpbnains

DEHORS, BLANCHE NEIGE!

Belle affaire que celle de Blanche Neige et les sept nains!
Si nos ancêtres l’avaient laissée à sa place, la Blanche Neige, on ne serait pas obligé de se cacher maintenant…
Et ça leur avait donné quoi, ce sauvetage? Des tonnes de lessive, du ménage sans compter, plus une minute de repos à la maison, des oreilles brûlées par les lamentations de cette chipie pour laquelle rien n’était assez bien. Vous pensez que Blanche Neige était une perle souriante? Une mégère plutôt!
La virginale enfant rendait fous ces nobles travailleurs de la pierre et ne leur accordait ses faveurs qu’après des crises de jalousie et des récriminations sans fin sur leurs performances individuelles. Il n’y a que Simplet qui trouvait grâce à ses yeux, sans doute parce qu’après quelques coups de barre à mine, il s’endormait sur son travail.

Ce fut une délivrance quand le prince charmant est passé pour l’amener dans son château mais il était trop tard : le monde connaissait notre existence.

Depuis, on se terre au fond des bois. On vit près des grandes falaises et on travaille le soir et la nuit. On taille et on sculpte et certaines des plus belles sculptures des grandes cathédrales sont de notre crû. Vous pensez bien que pas un de ces petits maîtres arrivant le matin au chantier et trouvant une nouvelle figure sur son bloc n’allait  se précipiter pour dire qu’elle n’était pas de lui.
Regardez seulement Adam et Eve, à Colmar, dans le cadre de la porte de l’église : un de mes grand-père leur a donné forme pendant que l’artiste officiel était à séduire une soubrette de l’auberge voisine!

Mais la nouvelle génération, ma génération, commence à ruer dans les brancards. Elle veut sortir de l’ombre et, dans nos réunions hebdomadaires, les affrontements sont courants entre les « vieux » et les « jeunes », les anciens et les modernes.
Il nous faut de l’air et de nouveaux défis.
Surtout que pour la majorité des humains, la taille et les œuvres de pierre se limitent maintenant à couler du ciment dans un moule pour créer des horreurs monumentales.
Tout le génie de leurs parents semble avoir disparu avec l’arrivée du concassé de masse.

C’est pour cela que Markus et moi, on venait tout juste d’échapper aux crocs de ce petit chien blanc. En plein jour!
Un pari stupide…
On s’est laissé embrigadé dans le groupe politique progressiste des nains carriers. Avec un slogan comme « Dehors, Blanche Neige! », comment pouvait-on résister à l’appel de la lutte de classe et l’espoir d’une libération pour notre espèce. Nous avons commencé par des actions subversives comme le sabotage des prises d’escalade (deux ou trois coups de marteaux bien placés et le premier de cordée prend une chute mémorable) ou bien la création ex nihilo de prises, geste visant à fomenter des troubles chez les grimpeurs et faire interdire les falaises. Nous avons aussi coupé les chaînes d’entraînement des bennes de camions de ciment ce qui cause pas mal de dégâts lorsque tout se solidifie.
Bref, nous n’étions que des nanoterroristes jusqu’à ce qu’un de nos amis nous apporte une incroyable nouvelle.

Une statue avait été érigée par les humains et trônait désormais dans une alcôve au sommet de la carrière la plus fameuse du pays des nains.

Stupeur et stupéfaction dans l’assemblée hebdomadaire : tous les anciens prirent une lampée de bière et avalèrent un strudel pour gagner du temps.
Les humains se remettraient donc à la sculpture!
Il y aurait encore un avenir pour les nains?
« Non, non, fausse rumeur… »
« Restons à notre place! »
« Démagogues! »
« Vieux croûtons! »
« Jeunes insolents! »

Je me suis levé et j’ai frappé la table de mon marteau.
-« Nous allons en avoir le cœur net… moi et Markus, on va se rendre à la carrière et, si la sculpture existe, on prendra une photo comme preuve qu’il existe un avenir pour la jeunesse. Si c’est une fable, nous rentrerons tous dans le rang pour les 500 ans à venir. »

Markus est le meilleur photographe de la communauté et je sais que je peux compter sur lui. Il ne m’a jamais fait faux-bond durant notre action révolutionnaire.
Nous avons fait nos sacs : corde, marteaux, pitons, rechange puis sommes partis pour une équipée d’environ quatre jours.
Quittant la Grotte de Nains, notre demeure ancestrale, très tôt le lendemain matin, nous avons voyagé à travers champs, loin des habitations. Nous avons pris grand soin de traverser les chemins passants par les conduites d’eau – les autoroutes du peuple des nains – et suivions le sentier traditionnel qui va de carrière en carrière.

C’est au Bergholtz que l’incident se produisit : malgré le crachin qui tombait, il y avait trois huluberlus qui s’escrimaient sur la paroi. On a vu le petit chien qu’à la dernière minute et seuls les bons réflexes de Markus qui a ramassé un bâton et l’a lancé au loin, détournant ainsi son attention, nous ont évité d’être découverts.

On a pris la poudre d’escampette et c’est en courant que nous sommes arrivés à la falaise de Gueberschwihr.  Sous l’orage en plus, ce qui nous a forcé à y trouver refuge pour la nuit. Il y a encore une famille de nain qui demeure sous cette falaise mais les temps sont durs : trop de circulation et pas assez de travail. Si seulement les humains s’étaient réellement décidés à recommencer à sculpter!
Nous avons discutés avec eux jusqu’à tard dans la nuit, dégustant des tartes flambées et du fromage de chèvre.

Départ tôt le lendemain et marche rapide mais précautionneuse à travers la plaine alsacienne et sa multitude de petits villages cossus. Les champs encore bruns et les arbres en fleur rendaient la marche plaisante : s’il n’y avait eu la pluie constante qui traversait nos culottes de cuir, c’aurait été le paradis. Une fois seulement, durant cette deuxième journée, avons-nous eu un problème: une attaque de faucon. Ces oiseaux ne respectent plus rien et on en vient à comprendre certains des nôtres qui, comme notre ami Omom, leur lancent des pierres.
L’étape fut longue et c’est tard le soir que l’ont a rejoint le rocher du Kobus et l’abri sous roche qui allait nous servir de gîte pour la nuit. Nous étions, Markus et moi, rempli d’un mélange d’appréhension et d’exaltation : demain, le sort du peuple des nains allait se jouer.
On se prit à glisser dans la taverne en contrebas pour y subtiliser un petit tonneau de bière du pays! Et du pain et un morceau de pâté.

Le lendemain matin, aux aurores, nous avons marché les derniers mètres nous séparant de la grande carrière qui avait fourni la pierre de taille de la cathédrale. Malgré une pluie fine, au beau milieu de la face, on pouvait facilement apercevoir le dessus de ce qui semblait être un buste. Nous devions nous en assurer…

Je sortis l’équipement : quelques pitons, une corde, de la cordelette, un marteau. La carrière est fréquentée par les grimpeurs et il y a des tiges en place : rien de plus facile que de zigzaguer d’une faiblesse du rocher à une autre en pitonnant ou en se servant des tiges.  Pas d’exploits sportifs : de l’utilitaire comme au travail. On pitonne et on tire, on pitonne et on tire et on arrive finalement en haut de quelque chose.
En cinq minutes, je pris pied sur la terrasse et je fis monter Markus. Il ramenait tous les pitons car une cheminée nous permettait de sortir facilement par le sommet. Il se hissa précautionneusement car il portait au cou l’appareil photo.

Le plus dur était fait…
On s’est retourné d’un coup pour contempler :
Un buste vert en résine de synthèse coulé dans un quelconque mortier pour éviter qu’il ne s’envole!
Un monsieur vert nous souriait vaguement. Comme s’il nous accueillait chez lui.
ARMAND BAUDRY
C’était gravé au bas du buste.
Un nom. Pas de date. Pas de notice.
Que penser de tout cela?
Que dire à nos amis, là-bas, chez nous?

Je roulai la corde et dis à Markus :
-« Ta pellicule, c’est du noir et blanc? »
-« Bien entendu! Il n’y a que le noir et blanc pour rendre l’âme d’un portrait. »
-« Tu me prends en photo avec le buste? Mon meilleur profil, s’il te plait! »

Je pris la pose, la corde sous le bras.
CLICK! CLICK! CLICK!

Une automobile arrivait au stationnement. Encore de ces grimpeurs un peu maniaques qui ne peuvent attendre le beau temps.
Vite, sortie côté ciel!

Un peu plus tard, assis sur le talus avec une vue qui plongeait vers la plaine, Markus se tourna vers moi.
-« Et maintenant, qu’est-ce qu’on va leur dire?  C’est de la résine, ce buste… »

-« Markus… nous sommes des révolutionnaires et nous devons penser autrement. On ne sait pas qui est ce Baudry, ni pourquoi il y a un buste en plein milieu d’une carrière, à vingt mètres du sol. Nous avons des photos qui prouvent que la statue existe mais rien ne dit qu’elle est en résine, matériel pour le moins ignoble. Elle pourrait être en beau grès rose!
Disons simplement que ce Baudry est un sculpteur célèbre qui vient d’arriver dans la région. Qu’il va pratiquer son art dans toutes les carrières d’Alsace et que bientôt on verra ses œuvres partout, que sa réputation dépassera les confins de nos terres. Qu’il relèvera même les ruines!
Tout le monde nous suivra et, par le temps que notre pieux mensonge soit mis à nu, nous aurons bien d’autres problèmes sur le dos et nous serons à la tête du conseil des nains carriers. Nous pourrons manipuler l’opinion! »

Markus hocha la tête.

-« Au pire, Markus, si on se fait prendre, on choisit l’exil et on se réfugie chez un de mes cousins qui a été vivre dans une grotte au sud, sous la falaise de Claret. De la chaleur et du soleil à l’année, des vignes à perte de vue et plein de divertissements. Tu vois, on devient chefs ou on devient rentiers… »

On reprit le chemin de la Grotte des Nains dès le lendemain. Notre décision était prise et nous avions maintenant une vocation: de nanoterroristes nous devenions nanopoliticiens. Nous marchions le cœur léger car nous allions libérer notre peuple d’une tyrannie ancestrale et rétablir la fierté d’appartenir au clan de la Grotte des Nains!

 Au développement des photos, j’aurais pu jurer que le buste avait un large sourire. Beaucoup plus que là-haut, sur la terrasse du Kronthal.

Ainsi débuta, pour le peuple des nains, ce qui fut appelé, beaucoup plus tard, « l’Affaire Baudry ». Ce fut une affaire de taille…

Jean-Pierre Banville