La forêt de Blanche
Neige et des sept nains
-« Du bleu ou de la tomme, Serge ? »
-« Je m’en fous ! »
-« Un croissant ou du pain ? »
-« Je m’en fous ! »
-« Chocolat noir ou blanc ? »
-« Idiot ! le blanc, c’est pas du chocolat…
passe-moi le noir, les deux tablettes… »
Bon, je vous jure que Serge est la personne parfaite pour partager une île déserte, surtout s’il y a une paroi à équiper sur la dite île. Certains vont trouver qu’Angelina Joli a plus de charmes mais elle n’a certainement pas la conversation de notre ami Serge Haffner.
Outre ses préoccupations familiales exemplaires qui tournent ces temps-ci autour d’un cheval, d’un camion et d’une roulotte pour transporter la bestiole, Serge ne vit que pour l’escalade. Surtout l’escalade dans le Haut Rhin…
Nous avons fui Seynes et le sud, ingrimpable
pour cause de pluie et de neige. Il ne nous restait qu’à suivre
le bouchon sur l’autoroute jusqu’à Mulhouse. Et la maison de notre
ami.
Autour d’un verre de vin, nous avons décidé
de visiter, le lendemain, une perle cachée du département.
Cachée, c’est vite dit car tout le monde connaît la paroi
mais la petite marche de santé pour s’y rendre refroidit bien des
amateurs.
Bergholtz.
Une ancienne carrière au sommet d’une
colline qui surplombe la plaine d’Alsace. Invisible de l’autoroute, on
y stationne au bout d’une route qui serpente entre les vignes. Et on attend
Serge, LZM et moi.
Tout est trempé et un vague brouillard
tourne autour du sommet. Pourra-t-on grimper ce matin ?
Une voiture blanche se pointe – nous sommes
seuls – et Serge en sort accompagné d’une boule de poils blancs
qui se révèle être le chien le mieux dressé
du département.
On prend les sacs et on commence la montée.
Un chemin forestier qui trace entre de grands arbres, de la mousse et des
fougères puis un sentier plus abrupt qui monte vers le nord.
Je monte comme à mon habitude, d’un
pas décidé, en roulant des hanches, gardant une allure constante
malgré les différences de pente. Je sens mes collègues
s’essouffler un peu… je ne suis pas un aussi bon grimpeur qu’eux mais à
la marche et avec un sac sur le dos, je plante des jeunes qui font la moitié
de mon âge. Soudain, on me rappelle à l’ordre : les deux gentlemen
ont la langue plus à terre que le petit chien….
Au détour du sentier, j’aperçois
une partie de la falaise.
Incroyable !
Le grès rose est tapissé de
mousse d’un vert surnaturel, d’un vert brillant comme dans les images de
contes de fée.
Et il y a des lignes partout…
On tente une voie facile, Serge fait la trace, et ce lichen gorgé d’eau rends l’ascension pour le moins difficile : touche le vert du pied, passe un tour et paie $100. Ou plutôt tombe en bas et teste l’élasticité des cordes Béal…
En fait, tout est mouillé… le brouillard humide donne des allures spectrales aux fantastiques blocs qui jonchent le pied des voies. Et ces deux croix qui sont gravées dans le roc en souvenir de deux mineurs (morts en 1832 et 1894) accentuent encore plus l’illusion d’un paysage de film noir.
Serge nous mène vers la seule voie qui
peut se faire car rarement trempée.
« Le dièdre de l’infini »,
6c, réalisé en 1979 sur coinceurs par Jean Pierre Minazzi.
Je savais Jean Pierre assez attaqué
mais il a pris du mieux depuis 1979 !
La ligne est incroyable, digne des plus belles
photos, ce que je ne sais faire.
Comme l’est sa voisine sur le fil de l’arête.
LZM se lance dans le dièdre et je ne
peux que prendre photos sur photos. Si seulement je pouvais être
sur une statique au dessus de lui !
LZM halète, cherche, bloque, tire et
glisse mais il réussit à se hisser aux chaînes.
Je m’essaie à mon tour en moulinette
mais je n’ai pas la grâce de mon camarade et certainement pas ses
doigts de pianiste. Et en prime, ce lichen qui ressemble à une éponge
léchant mon pied droit !
Je gagne le dernier point quand soudain le
chien de Serge se met à aboyer furieusement. Je me retourne et jette
un regard vers les fougères qui attirent la colère du petit
terrier blanc.
Là, je vous jure que c’est une histoire bizarre…
Du tas de fougères est sorti un bâton,
une branche projetée vers la droite du chien mais derrière
lui. L’animal cessa d’aboyer et se précipita en bon chien
de chasse vers sa proie. Du coup sorti du buisson de fougères deux
étranges petits personnages qui filèrent sans demander leur
reste vers le chaos de bloc en contrebas.
On aurait dit deux nains de jardin !
Oui, deux nains de jardins. Deux de ces carriers
qui autrefois cassaient des roches et faisaient le bonheur – on ne sait
comment – de Blanche Neige.
Un des nains tenait ce qui semblait être
une corde tandis que l’autre portait au cou un vieil appareil photographique.
Incroyable !
Je manquai tomber pour une dixième
fois et je me fis descendre illico par Serge.
-« Tu n’as rien vu ? »
-« Vu quoi ? et d’ailleurs je m’en fous
! »
LZM, trop perdu dans ses méditations
sociologiques pour s’apercevoir du changement de saison, se décida
alors à remballer pour descendre chez Serge et y goûter le
schnaps familial. J’eu tout juste le temps de vérifier le buisson
et d’y remarquer de petites altérations dans le couvert végétal
: mes années en forêt doivent servir à quelque
chose.
Nous avons donc quitté Bergholtz en
jurant d’y revenir.
Moi, je veux faire le voyage tout exprès…
il y a des mystères inexpliqués dans cette forêt enchantée.
Mais où allaient ces nains avec une
corde et un appareil photo ?
Des nains de jardin ???
Ce doit être les vapeurs de schnaps.
Jean-Pierre Banville
